Nelson R Draegon, un réalisateur aux références intemporelles

Court-métrage de science-fiction horrifique, Space Monster est un film d’une durée de 33 minutes réalisé en autoproduction. Il soutient une mise en scène plus originelle du cinéma d’horreur aux effets spéciaux en grande partie réalisés sans l’intégration du numérique, allant jusqu’à reprendre l’effet de titrage de la séquence d’ouverture du film The Thing de 1951 et 1982 ou encore la technique de la demi-bonnette (double focale consistant à faire le point sur deux éléments différents de l’image) notamment utilisée par Brian de Palma et Quentin Tarantino. Nelson R Draegon et son équipe rendent ainsi hommage au cinéma de genre, et plus particulièrement aux films de science-fiction des années 1950 et aux slashers des années 1980.

Space Monster offre à son public une œuvre plutôt funky dans un cadre dystopique. L’auteur joue avec les codes de ces genres cinématographiques fétiches et « nous plonge dans une folie cosmique où plusieurs destins s’entremêlent dans une orgie d’hémoglobine et divers fluides organiques ». Au sein d’une société ultra-libérale dans laquelle l’individu est défini uniquement par son travail et sa rentabilité économique, une jeune électrotechnicienne du nom de Nico est envoyée dans une capsule spatiale vers une galaxie lointaine. Seule, sans rien et sur le point de rendre son dernier souffle, son odyssée est stoppée avec l’apparition d’un mystérieux vortex. Cette spirale cosmique cache en réalité divers dangers et de terribles secrets…

Avec ses multiples clins d’œil à la SF d’action so eighties (participation de Daniel Beretta, la voix française d’Arnold Schwarzenegger, à la narration du trailer final), le court-métrage s’inspire également des œuvres de Giger et du film Tetsuo (Shin’ya Tsukamoto, 1989) dans le design et la création de prothèses biomécaniques. De Robocop (Paul Verhoeven, 1987) à Videodrome (David Cronenberg, 1983) en passant par Zombie (Romero, 1978), Brazil (Terry Gilliam, 1985) ou encore Stargate SG-1 (initiée en 1997 par Jonathan Glassner et Brad Wright), Space Monster regroupe de multiples références à des productions audiovisuelles inventives qui sont restées gravées dans les mémoires…


Peux-tu te présenter et présenter la structure de « production » ?

Je m’appelle Nelson R Draegon et je suis originaire de Cambrai (59). Cela fait maintenant un peu plus de 10 ans que je vis sur Lille. J’ai réalisé une douzaine de vidéo-clips pour différents groupes de musique. Space Monster est mon second court-métrage, Space Monster est une fausse suite à mon premier court Dead End dans le sens où l’histoire est totalement différente mais on retrouve le personnage central du premier dans le second (en personnage secondaire cette fois). Le film est autoproduit à hauteur de 9000 euros, j’ai eu la chance d’avoir des contributeurs pour nous soutenir à finaliser le budget ainsi que de compter sur un mécène (Julien Savey) qui me soutient depuis Dead End, il a financé intégralement mon premier court et il finance une partie de celui-ci.

Quel est le parcours qui t’a amené à la réalisation de ce court-métrage ?

Comme je disais plus haut, Space Monster est la continuité artistique de mon 1er court réalisé en 2011. L’idée initiale était de réaliser une trilogie sur la thématique du huis clos. J’ai commencé a travailler sur Space Monster en 2013, j’avais à l’époque un 1er scénario ainsi qu’une pré-affiche. Le projet avait un autre titre : Projet Chrysalide. J’ai pu rencontrer des producteurs qui m’ont sincèrement baladé de dossier en dossier pendant 2 ans, avec des promesses de financement qui ne sont jamais concrétisées. Cela m’a découragé et j’ai rangé le projet dans un tiroir jusqu’en 2018 où je l’ai ressorti pour retravailler le script. En tout, on a eu 8 versions bien différentes les unes des autres.

L’autoproduction est -elle un choix délibéré ou imposé par les circonstances ?

Imposé, je n’ai jamais eu accès pour le moment à des sources de financement autre que le mécénat ou l’autoproduction. Mais cela a été en même temps un choix délibéré car ne voyant pas l’ombre d’un financement au tout début de la production on s’est lancé sans aucun budget. Nous avons réussi à réunir le budget total de 9000 euros au fur et à mesure de la production. On a tourné sur deux ans en tout (pour une douzaine de jours de tournage). Au début, on a commencé à tourner avec 1500 euros de budget. Si je n’avais pas lancé la production de ce film avant la fin du financement, il n’aurait jamais vu le jour. Et je souhaitais le réaliser coûte que coûte même avec un faible budget.

Il y a beaucoup de références dans le court-métrage, aussi bien dans les techniques utilisées pour créer le court-métrage qu’à l’écran, comme la VHS du film Reanimator 2 ou encore dans les différents objets qui apparaissent dans les décors (l’extrait de La Nuit des morts-vivants, le poster de Faster Pussycat! Kill! Kill!, le vinyle de Lost Highway), mais aussi dans la mise en scène, et qui renvoient à des œuvres et à des réalisateurs cultes. Quelles sont tes sources d’inspirations cinématographiques et autres ?

C’est vrai qui y a beaucoup de références cinématographiques car dans un premier temps le personnage principale est une cinéphile, elle dévore les films à longueur de journée. C’est sa façon à elle de s’évader et de tenir dans ces conditions. Tout comme moi dans une certaine mesure, je suis aussi un cinéphile. Toutes les références directes à l’image comme les posters, vinyles, livres, extraits de film, nourrissent l’inconscient du personnage. Mais j’ai aussi des références qui sont extradiégétiques comme Robocop avec le ton des journaux TV que celui-ci emploie. D’un autre coté, le film de Shin’ya Tsukamoto, Tetsuo de 1989, m’a beaucoup inspiré pour les séquences au sein de la capsule et l’idée de fusion homme/machine est fortement inspirée par Tetsuo que je vénère pour l’ensemble de sa conception. J’aurais au moins une trentaine d’œuvres que je pourrais citer en terme d’inspiration. Ce patchwork culturel sert le propos final du film : c’est par sa culture personnelle qu’elle apporte au groupe qu’elle arrive à détruire le système de l’intérieur.

Le cinéma d’horreur est un cinéma de citation, quelle est la raison qui te pousse à faire de même ?

La citation sert à être dans le sillon, le prolongement des questionnements que ces films ont posé. Le cinéma de genre est par définition un cinéma très codifié de base. La citation permet aussi de faire appel facilement à des émotions que tou·te·s identifient très facilement, pour pouvoir lancer le questionnement plus loin. Pour moi, le cinéma est comme un mille-feuille. On fait des variantes d’histoire pour expérimenter et tenter de créer une nouvelle expérience de cinéma. Mais pour moi aucun film ni aucune œuvre ne s’appuie sur rien, ne fait référence à rien d’autre qu’à soi-même.

Pourquoi avoir utilisé des effets spéciaux traditionnels plutôt que des effets numériques ?

Honnêtement, on a quelques effets numériques, on n’est pas à 100% effets traditionnels. L’idée c’était de reproduire des effets traditionnels, aidés de technologie moderne (imprimante 3D, découpe laser, etc.). Sans ça, on n’aurait pas pu faire certains effets mais nous souhaitions aussi continuer de montrer des effets spéciaux traditionnels au public. J’aime beaucoup plus le rendu esthétique d’une maquette d’une planète que le rendu numérique. Cela permet aussi de faire de la médiation avec le public et expliquer comment certains effets ont été réalisés. Cela me désole de voir que ce savoir très proche des illusionnistes, des prestigiateurs, disparait progressivement car il n’y a plus grand monde pour reprendre la relève. Le standard, surtout dans les années 2000, c’était l’effet numérique, malgré tout on voit une amélioration dans l’industrie pour utiliser les deux pratiques conjointement (numérique et traditionnelle).

Le film décrit un futur dans lequel l’intelligence artificielle remplace les juges dans les tribunaux et où la vie des gens est conditionnée par le fait d’avoir ou non un travail. Ce background est-il pour vous une occasion de développer une réflexion sur un avenir possible dystopique ou ne sert-il que l’histoire principale du métrage ?

Cela sert l’histoire avant tout car c’est notre présent qui est dystopique malheureusement. Allez dire à des gens des année 80 ou 90 que pendant presque deux ans, ils seront confinés à cause d’un virus. Je n’ai pas cherché à anticiper quoi que ce soit, je me suis surtout battu pour que le film soit fait avant que le futur nous rattrape. Quand j’ai vu les images des fusées Space X qui atterrissent d’elles-mêmes, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais de faire le film, après le scénario serait dépassé. L’avenir dystopique tant redouté… c’est maintenant notre présent. J’espère que ça n’ira pas aussi loin que dans notre film, comme par exemple avec une IA qui remplace les juges mais quand on voit l’implication des réseaux sociaux sur certain procès médiatique, il n’y a qu’un pas. De nos jours, on ne veut pas être mal vu par l’opinion public ou les réseaux, il y a une forme de lâcheté, une fuite des responsabilités. Et donc j’imagine facilement que cette responsabilité serait donnée à l’avenir aux IA.

Le personnage principal du film utilise et répare de « vieux » objets qui renvoient au temps de « l’analogique ». Peut-on y voir un parallèle entre ces objets et la manière dont le film a été produit ? Un discours aussi sur le gaspillage de notre société ?

Oui je suis d’accord sur le parallèle entre la production du film et le personnage de Nico qui bricole son monde (pour avoir accès à une culture), par contre les années 80 – 90 ont été des années de grande insouciance en terme de gaspillage. Je pense qu’on gaspille toujours de nos jours, mais pas les mêmes choses.

Peut-on aussi y voir un parallèle entre ces objets qu’on devine récupérés après avoir été jetés et la manière dont la société, décrite dans le film, traite Nico, la protagoniste principale, c’est-à-dire comme une chose « inutile », parce qu’elle ne sert pas l’économie du fait qu’elle n’a pas d’emploi ?

Oui, concrètement je pense, et c’est le cas que Nico sert plus la société par ses bricolages, sa culture, sa curiosité qu’un salarié qui ne sait pas pourquoi il travaille à part pour survivre financièrement. Et ces objets jetés ont toujours une valeur mais ils ne sont pas dans le bon environnement on va dire… comme Nico.

Le fait de réparer de vieux objets et de voir de « vieux » films d’horreur n’apparaît-il pas, il me semble, comme un acte nostalgique, mais plutôt comme une forme de résistance et de liberté mais aussi de lutte contre l’uniformisation de la culture et de la pensée, contre une société aseptisée ?

Si tout à fait, Nico est en résistance par la culture. Elle cultive son goût du bricolage en aidant les gens autour d’elle. Pouvoir réparer, bricoler un objet quel qu’il soit, c’est se le réapproprier. On connait tou·te·s des entreprises qui empêchent les utilisateurs de s’approprier leur technologie et de la détourner par le bricolage. Dans le film, Jeff est le personnage inverse de Nico qui lui est dans une nostalgie toxique. Jeff donne raison à Diane [la personnification de l’intelligence artificielle] indirectement par ses actes trop frontaux limite terroristes, Nico ne veut pas se positionner en victime, elle tente malgré tout de survivre avec cette situation.

Le film oscille entre science-fiction et body horror, la chair fusionne avec les machines et les corps sont martyrisés, l’IA est omniprésente et les consciences des personnages sont transférées dans des « avatars » évoluant dans des réalités virtuelles. Jusqu’où peut-on y voir un parallèle avec nos sociétés actuelles dans lesquelles les individus y sont à la fois hyperconnectés, mais aussi totalement dilués dans un maelstrom numérique dans lequel les algorithmes semblent décider à notre place ?

Alors, là-dessus je n’ai rien inventé. Beaucoup d’œuvres d’anticipation ont dressé ce genre de portrait. Je me suis beaucoup inspiré de films de science-fiction (comme Le Cerveau d’acier réalisé par Joseph Sargent, sorti en 1970). J’ai aussi été inspiré par les écrits de Michel Foucault notamment Surveiller et punir (1975). Le prolongement que j’ai fait avec tout ça, c’est de supposer que l’avenir des prisons se jouerait à domicile. C’est déjà le cas où certaines personnes sont isolées socialement chez elle (pour beaucoup de raisons, ici j’ai pris le fait d’être sans emploi). Après, il y a aussi beaucoup d’inconscient comme dans toute œuvre et l’hyperconnectivité, on la voit tous les jours que ce soit dans le métro avec tout le wagon, les yeux rivés sur leur téléphone. C’est tellement paradoxal les gens n’ont jamais été autant connectés entre eux par la technologie mais en même temps jamais autant séparés physiquement (le point culminant de ce paradoxe c’est pour moi la période de pandémie)

Qu’est-ce qui te rend le plus fier dans ce court-métrage, le fait d’avoir pu le produire ou d’avoir gagné des prix en festivals ?

Je suis très fier d’avoir pu aller jusqu’au bout de la production, c’était vraiment une production avec des hauts et des bas très intenses à chaque fois. Par contre je ne vais pas vous mentir et vous dire que je ne suis pas fier des prix que le film a remporté car cela permet au film de vivre. Et c’est ce qui compte le plus à mes yeux, le film fini c’est bien mais il faut qu’il soit vu. Le film est vraiment fini après son avant-première à mes yeux. Le regard du spectateur est crucial pour que le film soit complet.

La musique de fin peut rappeler les films The Rocky Horror Picture Show ou encore La Petite Boutique des horreurs. Comment a été composée cette musique ? En ce qui concerne la BO du court-métrage, as-tu laissé le compositeur Marc Poitvin libre de ses compositions ou lui as-tu donné des directives ?

Alors, concernant la musique, un peu des deux dans le sens où j’ai fait confiance à Marc pour composer sur les images. En amont, nous avons pas mal discuté sur les intentions et les tonalités que je recherchais. Il a composé puis m’a envoyé ses propositions. Ça a été très agréable de travailler avec Marc car on s’est vite compris sur les références. Et il bosse de façon très efficace. Pour la musique de fin, j’ai indiqué à Marc en référence Gremlins, La Petite Boutique des horreurs, Killer Klowns. Je voulais une musique qui permette au spectateur de décompresser et de réfléchir sur ce qu’il vient de vivre plutôt que de tenir une tension ou une noirceur inutilement. Marc a entièrement composé et chanté le morceau en 24 h, j’étais impressionné, je ne m’attendais pas à entendre un groupe chanter dans le morceau. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir être entouré de si bon partenaires.

John Carpenter a dit que le cinéma de genre et plus particulièrement le cinéma d’horreur est un cinéma engagé et qu’il ne peut se faire qu’avec des petits moyens. Qu’en penses-tu ?

Déjà, un vrai film engagé ne peut être réalisé qu’avec peu de moyens sinon on se retrouve avec plusieurs conflits d’intérêt et on est ligoté sur plusieurs plans donc je suis plutôt d’accord, par contre il faut être conscient aussi que le cinéma est une pratique très coûteuse. Et que je pense qu’on peut être aussi engagé sur de plus grosses productions mais jusqu’à un certain point. Après, je n’ai pas l’expérience de Big John, je l’écoute sur parole là-dessus.

Que penses-tu des productions de cinéma de genre en France et de l’intérêt quasiment inexistant des institutions par rapport à ce cinéma ?

Il est vrai que le cinéma de genre intéresse peu les institutions mais je pense qu’il ne faut pas s’arrêter à cela, je vois dans de nombreuses régions de France (notamment là où je suis dans les Hauts-de-France), beaucoup d’associations investies dans le genre faire des choses remarquables, alors qu’il y a encore dix ans c’était plutôt pauvre. Chaque film a son public. Le plus important c’est que ces films trouvent leur public le plus facilement possible.

Qu’est ce qui te passionne dans le cinéma de genre et plus particulièrement dans le cinéma d’horreur ?

L’esthétique et la grande liberté de mise en scène que le genre permet. C’est un genre qui se prête à l’expérimentation dans tous les sens, scénaristiquement, dans la réalisation, l’éclairage, le choix des acteurs, la musique, etc. Et j’adore l’expérimentation.

Quel est ton/tes genre(s) horrifique(s) préféré(e) et pourquoi ?

C’est compliqué de répondre à cette question car je suis assez éclectique, j’aime vraiment tous les genres horrifiques. J’ai une petite préférence pour le slasher car c’est le genre par lequel j’ai découvert le cinéma d’horreur et j’en ai regardé beaucoup depuis.

Comment perçois-tu le cinéma en tant qu’expression artistique et dans sa capacité à raconter des histoires au public, alors qu’il semble être en perte de vitesse concurrencé par les jeux vidéo et les séries télévisées, dont l’originalité et la narration y apparaissent de plus en plus supérieures à celles du cinéma ?

Je pense que le cinéma comme le jeux vidéo et les séries TV (qui n’ont plus rien de TV si on parle de séries Netflix/Disney+, etc.) sont des expériences culturelles bien différentes. Le fait de se déplacer, se réunir dans une salle, et de partager des émotions fortes reste une expérience à part entière.

Un grand merci pour toutes ces précieuses informations ! Veux-tu ajouter quelque chose ?

Merci beaucoup à vous pour cet entretien, et merci à tous les gens qui ont soutenu ce projet de près comme de loin. Sans tous les soutiens que le film a reçu, jamais il n’aurait vu le jour. Et surtout longue vie au cinéma !


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