Piouzzz, un artiste éphémère qui mêle l’horreur à l’érotisme

Dessinateur consciencieux, Piouzzz m’a intriguée au premier regard. D’une esthétique feutrée qui oscille entre violence et sensualité, cet artiste met en scène des illustrations de personnages d’horreur et de femmes suaves, le tout à travers une patte plutôt provocante allant de ses inspirations punk à un stylisme gothique qui se mélange parfois à une élégance BDSM. Découvert lors d’une errance artistique dans les univers horrifiques du Net, Piouzzz est un illustrateur à l’esprit créatif et engagé, trop réaliste pour vivre uniquement dans ce monde fou. De l’onirisme d’un érotisme envoûtant aux horreurs exprimées pour pallier celles de la « vraie » vie, il nous entraine avec beaucoup d’authenticité et d’humour dans son univers de chimères sépulcrales.


Comment te présenterais-tu ? Tu dessines depuis longtemps ? 

Je suis un passager comme le dit la chanson et un artiste éphémère né en banlieue parisienne à une époque où le monde était en noir et blanc. Enfant je parlais le vieux français, je marchais en sautillant accompagné d’une musique entraînante jouée au piano et je m’achetais des roudoudous que je payais avec des centimes d’anciens francs préalablement empruntés dans les poches des Thenardiers qui me servaient de famille. Je dessine depuis quelques temps en effet puisque j’ai réalisé ma première bande dessinée à l’âge de cinq ans, après avoir vu Dieu dans le programme télé. Il avait les traits de Tarzan, portait un slip en léopard, il était dessiné par Russ Maning et la revue se nommait Télé Poche ou l’Ancien Testament, je confonds toujours. Cette précocité artistique m’a valu d’être remarqué par ma prof de maternelle et trainé par celle-ci à Paris sur un plateau de télé, ou plutôt dans un appartement sombre et surchauffé, dans lequel j’ai rencontré André Chéret (le dessinateur de Rahan, mon idole de l’époque) ainsi que ce qui fut certainement ma première crise d’angoisse.

Quel est le parcours professionnel ou personnel qui t’a fait entrer dans le monde de l’Illustration ?

Après avoir brillamment obtenu un CAP de menuisier, je suis entré par vocation dans une usine fabriquant des pièces en caoutchouc. Au bout de trois ans de bon et loyaux services et de cotisations sociales, je fus compressé économiquement. Ne voulant pas priver l’un de mes congénères de travail, j’ai alors décidé de prendre une retraite anticipée bien méritée. Histoire de ne pas rester totalement inactif j’ai à cette époque participé à la création de fanzines anarcho-punk, dessiné pour d’autres revues et journaux du même style, bu beaucoup et pris pas mal de produits toujours pas remboursés par la sécurité sociale si je suis bien informé ? Quand ce petit monde est devenu aussi ennuyeux que l’usine, j’ai opéré une retraite spirituelle et en ai profité pour concevoir avec ma compagne, un enfant prénommé Tarzanaël (clin d’œil à mon père spirituel et aux origines bretonnes de sa maman). Longtemps je n’ai plus dessiné que pour Tarzanaël et sa mère…

Qu’est-ce qui te pousse à dessiner aujourd’hui ?  Quelles sont tes inspirations ?

Enfant, dessiner était une véritable passion, une drogue, je dessinais tout le temps, partout, dans mes livres d’école, dans mes cahiers, sur la table… sur n’importe quel support en fait. C’était aussi un moyen de m’évader, de m’inventer des univers, de survivre… en quelques sortes. Le dessin c’est une forme d’expression, de langage. Il change selon les époques de sa vie. Comme je suis à la fois laborieux et perfectionniste, à un moment donné la parole est devenue de plus en plus difficile… si difficile que j’en suis devenu muet plusieurs années. J’ai retrouvé l’envie de dessiner il y a environ sept ans, très vite cette envie est redevenue une nécessité. Depuis trois ou quatre ans, je dessine tous les jours ou presque, sans forcément savoir ce que je vais dessiner avant de débuter. J’ai toujours aimé ça, me laisser porter. Je suis un éternel insatisfait, mais de cette manière, parfois, il m’arrive au moins d’avoir de belles surprises.

Ton univers est assez horrifique et érotique à la fois, qu’est-ce que te fait dessiner ça ?

Il y a sept ans, je travaillais sur deux projets. L’un d’eux relatait mes « exploits » de jeunesse et l’autre devait être une adaptation du Nosferatu de Murnau, le vampire et moi ayant un vieux compte à régler. Ma vie personnelle a pris un chemin qui m’a conduit à choisir d’abandonner mon introspection pour vivre le moment présent en me concentrant sur le non-mort et… sa muse. J’ai dessiné beaucoup de vampires et une unique Mina quelques années. Quand j’ai ouvert se compte, au fur et à mesure je l’ai alimenté de dessins « érotico-gothiques » correspondant au travail que j’effectuai à l’époque. Beaucoup de variations sur le vampire et Mina, une recherche vampirique entre Éros et Thanatos dont j’ai gardée le goût bien qu’ayant dû renoncer au projet.

Tu essaies de faire passer un message à travers tes illustrations ?

Il y a longtemps, j’ai dessiné pour des journaux ou des fanzines très politisés. Chacun de mes dessins était porteur de messages on ne peut plus clairs… Aujourd’hui, j’essaye surtout de susciter l’émotion au travers de mon art. J’aime suggérer, faire travailler l’imaginaire de celles et ceux qui me découvrent. Il se trouve que je suis assez fier de recevoir régulièrement des compliments de femmes du monde entier et de cultures très différentes touchées par la sensualité de mes dessins.

C’est quoi tes films ou séries préférés ? Un livre ? Et ton illustrateur favori peut-être ?

Le cinéma fait partie de mon auto-éducation, j’ai vu des milliers de films. Jeune, je ne ratais jamais le ciné-club ou le cinéma de minuit. Je regarde beaucoup moins de films aujourd’hui, je trouve les séries généralement plus intéressantes. Je peux te citer quelques films, mais c’est très difficile de faire un choix, mes goûts cinématographiques étant très éclectiques. Sans réfléchir je dirais, en premier, Il était une fois en Amérique, pour des raisons très personnelles, et aussi parce que c’est un grand film et que j’aime beaucoup Sergio Léone. En deuz, Apocalypse Now, pour moi un chef-d’œuvre absolu surtout niveau réalisation (ne regardez jamais la version redux qui flingue totalement le film). Les Temps modernes parce que Chaplin est un génie et que ce film est une merveille. Les Affranchis, parce que Scorsese est le plus grand réalisateur encore en vie et qu’il faut bien choisir un film mais tu peux choisir Taxi Driver ou Raging Bull ou Le Loup de Wall Street ou Aviator à la place c’est du même niveau… Mean Streets ou After Hours, ou même Casino aucun problème. Tous les Frères Coen ou presque (The Big Lebowsky s’il n’en fallait qu’un), tout David Lynch ou presque… Un seul ? The Lost Highway, Sailor et Lula et Blue Velvet ? Les premiers Kitano : Jugatsu et Hana-bi, deux merveilles. Brazil, Alien, ImpitoyableLa Nuit du chasseur, Les Blues Brothers, Vol au-dessus d’un nid de coucou. Tout Kubrick ! Le cinéma fantastique de la Hammer. Easy Rider, Faster, Pussycat! Kill! Kill!, Le Dracula de Coppola… et puis Nosferatu de Murneau… Métropolis, Le Cabinet du docteur Caligari

Le cinéma italien des années 60-70 : Fellini, Risi, Scola… En France… Les 400 coups, Les Enfants du paradis, Michel Simon, Jouvet, Patrick Dewaere, Les premiers Blier : Les Valseuses, Buffet froid, Préparés vos mouchoirsChabrol, un Tavernier sur deux. Le cinéma grolandais… tout ! Une préférence pour Louise-Michel et Effacer l’historique, une merveille de justesse. Mes « derniers » gros coups de cœurs ? Apnée, Merci Patron !, Hostiles, Parasite, Joker, et Don’t Look Up ! Et Le Bon, la brute et le truand comme film, parce que je suis l’un des trois… Et j’arrête là parce que sinon je risque de te faire une liste de 400 titres de plus, vu que Les Tontons flingueurs quand même , et Buster Keaton il est où ? Et Karlof ? Et Blade Runner ? Et La Planète des singes et Soleil vert ? Et les films de SF des années 70 ? Et tout le cinéma Z et d’horreur qui a fait mon régal à l’ère des premiers magnétoscopes et vidéo-clubs ? Et ce putain de Mad Max que justement cette conne du vidéo-club m’avait loué sous le manteau comme s’il s’agissait d’un porno allemand et qui m’a valu de me couper les cheveux moi-même aux ciseaux en pleine nuit après visionnage ? On en parle ? Et Le Labyrinthe de Pan. Et Lawrence d’Arabie ? Et The Thing de Carpenter. Et surtout tout Tarantino sauf un que j’ai oublié. Et Le Lauréat avec la plus belle scène post-coïtal que je connaisse. Et La Ligne rouge, l’un des plus grands films de guerre de tous les temps ? Et Delicatessen et De Niro dans Le Parrain 2… De Niro jeune. Et Little Big Man et le grandissime L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford avec Brad Pitt ? Et Beetlejuice ? Et Trois Enterrements ou The Homesman de cet autre réac’ de Tommy Lee Jones et qui pourtant nous a pondu deux des plus beaux films de gauche du cinéma américain de ces dernières années. Et Tim Burton qui, quand il ne verse pas dans le navet total, nous réalise des chefs-d’œuvre. Et Gus Van Sant et son regard bienveillant sur la jeunesse. Et 21 grammes. Et Rude Boy et This is England + Made in Britain qui une fois mélangés à la première partie d’Il était une fois en Amérique, vous dira qui nous étions et celui j’étais quand j’étais jeune. Bref… va falloir que je fasse plus concis la prochaine fois..

Pour les séries ? Sans hésiter Breaking Bad, chef-d’œuvre absolu ; La saison 1 de True Détective, Six Feet Under, Les Sopranos, The Good Lord Bird, The Wire, The Shield, Mindhunter, Chernobyl, Carlos, Unabomber, Better Call Saul. Et puis, Le Prisonnier, Navaro… Non je déconne. En animation : Love Death & Robots, Arcane, À Découper suivant les pointillés.

Mes illustrateurs préférés… Là aussi c’est très difficile de faire un choix ou même des choix. Mais je dirais en vrac : Nicollet, Corben, Mignola, Gustave Doré, Jérôme Bosch, Charles Burns, Frazetta, Michel-Ange, Giger et deux ou trois autres.

C’est quoi le projet artistique qui te tiendrait le plus à cœur ? 

Peut-être réaliser malgré tout cette foutue adaptation de Nosferatu… malgré tout. Mes mémoires… faut voir, mon fils me tanne. Et puis, je débute une nouvelle histoire, une nouvelle aventure, donc inévitablement il y aura des projets artistiques importants.

Quelle est ta routine pour te mettre à dessiner ?

Tu as bien raison de parler de routine, car c’est bien de cela dont il s’agit. Étant du genre à me bouger lentement, je m’impose des tas de routines tout du long de la journée. Pour le dessin, c’est minimum à 16 heures au « boulot » et je dessine jusqu’à ce qu’à épuisement ou que ce soit fini. Sinon on me presse d’ajouter que mon fils ne s’appelle pas Tarzanaël, mais Kurt. Ah non ce n’est pas moi qui ai choisi son prénom mais lui. Si ça n’avait tenu qu’à moi je l’aurais plutôt prénommé Lemmykillmaster, quant à sa mère, toujours pareil, elle l’aurait sûrement affublé d’un truc en « ic » ou en « ähäël » (quelque chose à base beurre salé quoi). Voilà ! Et évidemment, ce sont souvent les femmes mes sources d’inspiration… Mais comme elles ont tendance à aiguiller ma vie de façon parfois changeante ou inattendue, pour le meilleur ou pour le pire, je préfère attendre le dernier moment pour aborder ce sujet important. Sait-on jamais… Moi superstitieux ? Naaan… Prudent ! Oui… mais pas trop quand même.

Et tu pourrais me dire pourquoi l’étrange et l’horreur t’attirent ?

Je n’ai pas poussé mon auto-analyse assez loin pour en comprendre les raisons profondes et les psychologues me fuient, mais il est clair que j’ai toujours été attiré par ce qui faisait peur à la majorité de mes contemporains. Culturellement, érotiquement… Je suis un enfant du punk, celui qui sentait le cuir, le sexe et les lames de rasoir. J’ai toujours été à la marge de tout, curieux de tout, surtout quand c’était inaccessible ou interdit. J’ai vu Nosferatu et La Belle au bois dormant tout petit, vers cinq ou six ans. Le vampire de Murnau et Maléfique version Disney m’ont autant traumatisé qu’ils m’ont littéralement fasciné. Peut-être que ce sont eux mes vrais parents… Tant de choses se jouent à l’enfance.

Est-ce que tu penses qu’il y a un certain militantisme dans l’horreur ?

Au tout début des années 80, mon père avait récupéré le magnétoscope VHS d’une personne qui avait dû déménager précipitamment pour Fleury-Mérogis. Dans le même temps, un tout petit vidéo-club, le premier de la région ouvrait tout près de chez moi. J’y ai loué tout ce qui ne passait jamais à la télévision : tous les Eastwood, beaucoup de western spaghettis, une version du premier Mad Max non censurée que la bonne femme responsable de l’échoppe m’avait refilé en cachette comme s’il s’agissait d’un porn zoo-pédo allemand dans lequel aurait tourné Giscard et la reine d’Angleterre, et surtout tous les films d’horreur, SF ou fantastique possibles et inimaginables. C’est ainsi que j’ai découvert réellement les films de la Hammer, Carpenter, Romero, le Dario Argento des débuts, etc. Pour répondre à ta question, il est clair que le cinéma d’horreur peut faire passer des idées politiques de façon déguisée. C’est le cas par exemple de La Nuit des morts-vivants ou de la plupart de films de zombies. Dans le premier, on y dépeint le racisme qui règne à cette époque aux États-Unis, dans les suivants, les morts-vivants sont les laissés pour compte qui prennent leur revanche… Et puis, dans tous les cas, l’horreur qu’elle soit au cinéma, dans la littérature ou dans le dessin est une forme de provocation, une façon aussi de permettre d’exorciser l’horreur, la vraie, celle de la guerre, du néolibéralisme, de la véritable violence qui règne un peu partout sur la planète. C’est une horreur que l’on s’accapare, que l’on s’approprie, que l’on contrôle, contrairement à la vraie, contrairement à la vie. C’est du cauchemar, de la mort pour de faux. Et puis on y revient, c’est aussi un moyen d’effrayer le bourgeois. Pour cette raison, je déteste les mièvreries à la Scream ou les vampires gentil·le·s et asexué·e·s des séries télévisées. Les vampires sont des créatures maléfiques et on ne peut plus sexué·e·s, quant aux films d’horreur ils doivent être méchants, faire peur ! Nous avons besoin de repères, toutes et tous autant que nous sommes. Dracula, Leatherface, ce sont des croquemitaines, nos diables à nous athées ou agnostiques, le premier qui me les transforme en doudous pour ados boutonneux, je le bouffe et j’enterre ses restes dans mon jardin !


Un énorme merci à cet artiste indépendant, très humain et captivant, d’avoir pris le temps de partager son talent ! C’est par ici pour soutenir Piouzzz dans la libre aventure de l’horreur, du fantastique et de l’érotisme !


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