Guillermo Del Toro, enchanteur du cinéma, un livre de Ian Nathan aux Éditions Huginn et Muninn

Tirant son nom de la mythologie nordique, des noms des deux corbeaux du dieu Odin, Huginn et Muninn est une maison d’édition à compte d’éditeur qui met en avant dans ses publications, la culture populaire et l’imaginaire. La maison d’édition réalise beaucoup de beaux livres autour du cinéma de genre avec notamment, Ghostbusters : Toute l’histoire  de SOS Fantômes, Robocop, le livre absolu ou encore, Pulp Fiction : Toute l’histoire du chef-d’œuvre de Quentin Tarantino.

L’auteur Ian Nathan est un écrivain et critique de cinéma londonien, auteur notamment des livres consacrés à Alien, le chef-d’œuvre de Ridley Scott, Alien genèse d’un mythe, chroniqueur dans de nombreux journaux dont The Times et The Independent. Il fut aussi, un temps, rédacteur en chef du magazine cinématographique anglais Empire.

Dans ce beau livre empli de photos et d’images, l’auteur anglais nous présente les œuvres de Guillermo Del Toro par ordre chronologique, chacune d’elle constituant un chapitre et une thématique du livre, comme si nous suivions la vie du réalisateur mexicain en mettant notamment en avant les liens qui ont pu exister entre tous ses films en matière d’expériences vécues, de processus mental et créatif. On y ressent la joie et les peines vécues par le réalisateur, ses envies réalisées ou déçues, ses traumatismes et ses joies, son affrontement avec le Hollywood des financeurs et des producteurs véreux, son amour pour le cinéma de genre, pour les monstres, les laissé·e·s pour compte, les parias. Les lecteurs et lectrices y découvrent Bleak House, le manoir que Del Toro a acquis grâce au succès au box-office de Blade II, une sorte de gigantesque cabinet de curiosités, plein de maquettes, de storyboard, de scripts issus de ses films, une tête gigantesque de Boris Karloff, une statue grandeur nature de H.P.  Lovecraft, l’écrivain de Providence, une immense bibliothèque, bref un hymne à l’imaginaire et au fantastique, à l’image de toute la filmographie de Guillermo Del Toro.

Ainsi, Ian Nathan nous plonge dans l’œuvre et l’esprit du génial réalisateur mexicain qui a réussi à créer un univers peuplé de fantômes, de contes de fées, de monstres et d’horreur fantastique. À travers la présentation chronologique de ses films, le livre nous fait vivre l’aventure cinématographique, heureusement encore inachevée, du magicien Guillermo Del Toro. Du fin fond de son enfance rythmée par les séances de cinéma et le visionnage d’œuvres du cinéma B à ses débuts cinématographiques avec le culte Cronos et l’éprouvante expérience du tournage de Mimic, l’auteur invite le public à arpenter le labyrinthe baroque et tortueux de l’imagination du cinéaste de Guadalajara. Dans ce livre, Del Toro se livre justement à cœur ouvert et nous fait part, non seulement de ses influences cinématographiques et artistiques qui l’ont poussé à devenir cinéaste, mais aussi de ses amours et traumatismes qui l’ont conduit à développer un style d’auteur de film remarqué et remarquable, totalement personnel et distinct de ses contemporain·e·s, y compris dans son pays dans lequel les films de Del Toro y apparaissent comme autant d’objets étranges rendant sceptiques les institutions mexicaines au début de sa carrière.

En effet, la jeunesse du cinéaste mexicain a été déterminante dans la formation de son imaginaire fantastique. Il fut un temps critique de cinéma pour livrer son interprétation des films des autres réalisateurs, déclarant son amour à Luis Buñuel et Alfred Hitchcock. Grand amateur d’art et de culture, il ne fait pas de distinction entre l’art élitiste et l’art populaire. Ainsi, dans la tête de Del Toro, les super-héros issus des comics écrits par le grand Jack Kirby viennent se mêler aux peintures de Francisco de Goya ou encore Pablo Picasso. Un temps bénévole dans un hôpital de Guadalajara, il y côtoie les cadavres à la morgue et se rend compte que tout le monde est voué à devenir un cadavre froid, immobile, un tas de viande en décomposition, quelle que soit la force que l’on a pu mettre dans sa foi religieuse. De l’aveu de Guillermo Del Toro, c’est à ce moment que la croyance dans le Dieu catholique, héritage de son éducation familiale, a définitivement été ébranlée. Il a aussi étudié le cinéma à l’université et travaillé pour la télévision mexicaine en créant une pléthore de monstres qui viendront plus tard noircir les pages de ses carnets de travail, carnets en cuir que Del Toro conserve comme de véritables objets fétiches détenteurs de l’imaginaire passé, présent et futur du cinéaste mexicain.

Imaginé alors qu’il était encore à l’université, Cronos, son premier film, traite du vampirisme, de l’enfance, de la vieillesse tout autant que de l’addiction. Film devenu culte depuis, Del Toro imagine une machine sous forme de scarabée égyptien cachant un insecte immortel issu de l’imaginaire d’un alchimiste qui, en s’attachant grâce à un dard à un hôte, lui donne la vie éternelle, mais le vampirise en lui suçant sa force vitale. Peu à peu, l’hôte se transforme en cadavre ambulant, sorte de figure fantomatique errante parmi les vivant·e·s. S’inspirant de l’esthétisme de la Hammer, ce conte de fées horrifique est la première collaboration de Del Toro avec l’acteur américain Ron Perlman qu’il retrouvera pour Hellboy. Aussi, grâce au succès grandissant de Cronos, le cinéaste mexicain attire-t-il l’attention de Miramax et des tristes augures frères Weinstein. Ainsi, Del Toro va faire ses premiers pas à Hollywood, mais de la pire des manières pour lui puisque le tournage de Mimic, histoire dans laquelle des insectes vont muter et prendre l’apparence d’être humain, va se révéler un véritable enfer pour le réalisateur mexicain devant faire face à la tyrannie de Bob Weinstein dont l’idée fixe, après l’avoir voulu pour tourner le film, est de virer Del Toro comme un mal-propre. Mais soutenu entre autres par l’actrice Mira Sorvino, Guillermo Del Toro se voit « autoriser » à finir son film. Et malgré les exigences de Miramax qui ont fortement dégradé la qualité du film, Mimic reste un film ou l’empreinte de Del Toro est bien visible, évoquant encore une fois la thématique d’une enfance confrontée au mal créé par les adultes, aux mutations rappelant le body horror d’un David Cronenberg qui fait figure de référence pour le réalisateur mexicain.

Avec L’Échine du diable, son troisième film, Del Toro semble atteindre sa maturité en tant que réalisateur. Dans cette histoire de fantômes se déroulant pendant la Guerre civile espagnole, Del Toro en profite pour développer un discours politique et pour réaffirmer définitivement un archétype de son cinéma, celui du personnage de l’enfant innocent et héroïque qui du haut de sa fragilité, affronte l’Histoire, la méchanceté et la bêtise des adultes, dénonçant le fascisme sous toutes ses formes. Devant faire face à de nombreuses difficultés, certaines semblant être issues d’un scénario de film comme l’enlèvement de son père, ou encore et toujours celle financière qui sera résolue par Pedro Almodovar, le célébré réalisateur espagnol, qui produira une partie du film, Del Toro va livrer une œuvre remarquable et poignante, oscillant entre un western horrifique poussiéreux et un drame historique flamboyant. Et même si c’est un échec sur le plan de l’exploitation en salle, le film reste un point de référence dans la filmographie de Guillermo Del Toro.

Après L’Échine du diable, film intimiste et très personnel, Del Toro renoue avec Hollywood, au grand damne de son ami Alejandro Gonzalez Innaritu, en réalisant le deuxième volet de la franchise Blade, l’adaptation du comics mettant en scène le super-héros vampire Blade, un des premiers super-héros afro-américains de Marvel. Dans une ambiance gothico-horrifique, le réalisateur mexicain crée une œuvre atypique tout à la fois grand public et personnelle dans laquelle l’esthétisme du jeu vidéo se mêle aux scènes d’actions dignes des films d’arts martiaux de Hong Kong. Préfigurant Hellboy, les effets gores y sont très présents alors que la caméra, de par la volonté assumée de Del Toro, suit une logique aérienne typique des comédies musicales. Encore une fois, le réalisateur mexicain interprète à sa façon le mythe du vampire en le mêlant au biologique et à la mutation organique qui transforment, ici, les vampires « normaux » en monstres. Une évocation évidente de la maladie et de l’addiction qui parcourent une grande partie de la filmographie du maître mexicain.

Mais c’est avec le tournage des deux films consacrés au personnage Hellboy, créé par Mike Mignola, que Del Toro déploie toute son imagination féerique en rendant hommage à la fois aux comics et aux contes de fées. Hellboy, véritable double de Del Toro, synthétise en lui toute la personnalité artistique et spirituelle du réalisateur mexicain. Les deux films Hellboy et Hellboy II : Les Légions d’or maudites, à la fois film d’horreur, d’action et de comédie romantique, mélangent avec noirceur steampunk et fantasy d’une manière que seule l’audace baroque de Del Toro est capable de concevoir. Entre les deux films consacrés au démon rouge, Guillermo Del Toro va réaliser Le Labyrinthe de Pan qui est considéré comme son chef d’œuvre, fable poétique et politique dénonçant encore une fois le nauséabond visage du fascisme en mettant à l’épreuve littéralement, à travers le personnage du faune, la jeune Ofelia qui va être aux prises avec son cruel beau-père, officier de l’armée du dictateur Franco, et dont la préoccupation est de traquer sans relâche les résistant·e·s républicain·ne·s. Le Faune, gardien d’un labyrinthe dans lequel Ofélia s’est perdue, lui confie trois tâches à accomplir pour enfin ouvrir le portail et s’échapper de l’horrible réalité dans laquelle l’Histoire et les adultes l’ont plongé. Surgi tout droit de son enfance, de son amour pour les contes, le surnaturel, et le merveilleux, Le Labyrinthe de Pan est un conte cruel et humaniste, fantastique, mais terriblement ancré dans une des réalités historiques les plus sombres de l’humanité, celle de l’ère des fascismes, dont la résurgence, n’est malheureusement jamais très loin…

Après une période dans laquelle le réalisateur mexicain enchaine des projets avortés (entre autres Le Hobbit et l’adaptation de Les Montagnes Hallucinées de H.P. Lovecraft), Guillermo Del Toro va rendre hommage aux Mechas et aux monstres et plus particulièrement au roi des monstres, Godzilla, en réalisant Pacific Rim, inspiré directement des fameux kaiju japonais. L’humanité, aux bords de l’apocalypse, se trouve confrontée à des monstres venus d’une autre dimension. Elle ne doit son salut qu’aux derniers Jaegers restants, des robots géants construits par les êtres humains et pilotés par des humain·n·e·s lié·e·s psychiquement.

Poursuivant son mélange des genres, le succès commercial de Pacific Rim (410M de dollars récoltés à travers le monde) lui permet de mettre en scène, dans ses deux films suivants, des romances à l’atmosphère gothico-horrifique pour Crimson Peak et son manoir hanté, mais aussi fantastico-politique et inter espèces avec La Forme de l’eau sorti sous la présidence d’un Donald Trump qui n’avait de cesse de pointer du doigt les migrant·e·s. Le film sera couronné, entre autres récompenses, par l’Oscar du meilleur film et fera dire à Guillermo Del Toro que « le merveilleux est l’outil parfait pour évoquer des problèmes bien réels ». Encore une fois, dans ces deux œuvres, les monstres ne sont pas les créatures fantastiques, mais bel et bien les êtres humains.

Enfin, ses deux derniers projets, au moment où le livre de Ian Nathan s’arrête sont Nightmare Alley et Pinocchio, soit un polar noir qui, pour une fois dans la carrière de Del Toro, ne comporte aucun élément fantastique même si l’atmosphère suggère beaucoup le fantastique et un film en stop motion qui adapte le roman de Carlo Collodi et qui promet, encore une fois, de marquer les esprits du public. À n’en pas douter, Guillermo Del Toro est devenu un des grands cinéastes de l’histoire du cinéma. Artiste populaire et auteur à part entière, le réalisateur mexicain a créé, au sein de sa filmographie, un imaginaire atypique et personnel ancré à la fois dans l’héritage du cinéma fantastique et dans la modernité cinématographique contemporaine. Il a su lier cinéma populaire et cinéma d’auteur sans aucun complexe ni préjugé. Son amour pour le cinéma de genre se devine dans chaque plan de ses films et ne se limite pas seulement à son métier de réalisateur puisque le cinéaste mexicain a produit de nombreux films et séries, dont la plus récente, Le Cabinet de curiosités de Guillermo Del Toro, peut être vue comme une extension de son imaginaire fantastique !

   


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :