Voyage au bout de l’enfer, ou la communauté à l’épreuve

Le 9 avril 1979, lors de la 51e édition de la cérémonie des Oscars, John Wayne remet au réalisateur Michael Cimino l’Oscar du meilleur film pour The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer). Au-delà de la remise du prix proprement dite (le film décrochera par ailleurs quatre autres Oscars), c’est un passage de relais qui s’opère sur la scène du Dorothy Chandler Pavillon ce soir-là, celui de l’ancien au Nouvel Hollywood, dont Voyage au bout de l’enfer constitue incontestablement l’acmé. Michael Cimino, cinéaste démiurge et mégalomane, aura ainsi réalisé le plus grand film de ce mouvement cinématographique, tout en mettant en scène en 1980 celui qui l’enterrera définitivement (Heaven’s Gate ou La Porte du paradis). Mais ceci est une autre histoire… Pour l’heure, revenons à Voyage au bout de l’enfer, chef-d’œuvre à la puissance émotionnelle, thématique et formelle phénoménale.

À la question : quel est pour vous le meilleur film sur la guerre du Vietnam, les réponses alternent généralement entre Platoon (1986), Full Metal Jacket (1987), Apocalypse Now (1979) et Voyage au bout de l’enfer (1978). À la différence que le chef-d’œuvre de Cimino représente bien plus qu’un « simple » film sur la guerre du Vietnam. Au-delà du conflit qui sert de toile de fond au récit, le film s’intéresse avant toute chose à la communauté de Clairton, petite bourgade de Pennsylvanie où se situe l’essentiel de l’action, et aux conséquences de la guerre sur la survie même du groupe. Ou comment faire face à un évènement extérieur qui vient dynamiter la cohésion et l’osmose d’une communauté.

Michael Cimino, adorateur de John Ford, cinéaste qui accordait lui aussi une immense importance à la notion de communauté, travaille dans Voyage au bout de l’enfer la thématique centrale de son maître, en scindant son film en trois parties.

La première (la plus longue) nous présente trois amis, interprétés par Robert de Niro (Michael), John Savage (Steven) et Christopher Walken (Nick), à la veille de leur départ pour le Vietnam. Originaires d’Europe de l’est, ils s’apprêtent à célébrer le mariage de Steven. Cette séquence du mariage a pu rebuter un certain public par sa durée dilatée et l’apparente insignifiance des évènements qui s’y déroulent. Il s’agit bien évidemment d’une séquence pleine de sens, puisqu’elle nous expose à la fois les liens extrêmement forts qui unissent les personnages (la communauté) tout en portant en elle les germes du drame à venir (la goutte de vin tâchant la robe de la mariée en est le symbole le plus ostentatoire). Sans l’épisode du mariage, la suite du métrage n’aurait bien évidemment pas la même puissance émotionnelle. Cette première partie du film a donc clairement pour objet de nous faire pénétrer à l’intérieur d’une communauté, de nous en faire connaître les protagonistes, les liens qui les unissent et de nous exposer la solidarité qui les lie. À la fois lors d’une partie de chasse en montagne (à ce sujet, Michael Cimino est certainement le cinéaste qui sait le mieux filmer les paysages), et lors d’une cérémonie de mariage, les bases sont jetées, et nous devinons qu’elles seront ébranlées par les évènements qui suivront.

Changement de décor. Les trois amis se trouvent plongés dans l’enfer du Vietnam. Loin de vouloir réaliser un film « sur » la guerre, Michael Cimino s’emploiera dans cette deuxième partie du film à faire subir le pire à ses protagonistes, les mettant à l’épreuve de leur force, qu’elle soit physique ou de caractère. Il s’agira donc pour le cinéaste de développer un propos sur les conséquences de la guerre, davantage que sur la guerre elle-même. Impossible ici de ne pas évoquer la scène la plus célèbre de Voyage au bout de l’enfer, celle de la roulette russe. Cette scène, critiquée en son temps par certain(e)s hurlant au fascisme, est une caricature volontaire, un instantané symbolique de l’absurdité que représente une guerre, tant du point de vue de l’agresseur que de l’agressé. Là encore, l’objectif de Cimino est de procéder à une destruction en règle de la communauté présentée dans la première partie du film, et d’observer comment ses liens peuvent (ou non) y résister. D’une puissance visuelle peu commune, Cimino parvenant à nous faire viscéralement ressentir l’enfer par la seule force de sa mise en scène, la partie vietnamienne du long-métrage est celle de la transformation, de la mutation de personnages jetés dans un environnement qui les changera à jamais.

Retour en Pennsylvanie, retour à Clairton. Troisième partie du film, sorte de miroir déformé de la première. La communauté est éventrée, amputée. Qu’en reste-t-il ? Peut-elle se reconstruire ? C’est tout l’enjeu du dernier acte du film. Baignée dans une atmosphère mélancolique palpable (Cimino est aussi un cinéaste de la mélancolie), entrecoupée par un retour au Vietnam et les retrouvailles de Michael et Nick (scène absolument bouleversante, le one shot prononcé par Nick restant longtemps dans les mémoires après visionnage du film), cette troisième partie est celle de l’ultime épreuve à laquelle sera confrontée la communauté. Soit elle sombre, soit elle trouve la force de renaître malgré son substrat délité. Dernier plan du film. L’image se fige au son de God Bless America.

Et Michael Cimino de livrer son chef-d’œuvre.


3 commentaires sur “Voyage au bout de l’enfer, ou la communauté à l’épreuve

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  1. Chef d’œuvre, sans discussion. Quant à savoir s’il s’agit du meilleur film sur le Vietnam, effectivement là ça se discute. Comme écrit plus haut, le film est bien plus large, et le Vietnam n’est qu’un épisode de cette fresque qui s’intéresse d’abord à une population (James Gray pourrait faire figure de nouveau Cimino à ce titre) qu’à un évènement. « Platoon » me semble davantage embourbé dans le marécage viet.
    Intéressante cette passation avec John Wayne (le Duke tirera sa révérence deux mois plus tard), acteur emblématique de Ford. Comme si l’ancien et le nouveau se réconciliaient finalement. C’est assez émouvant.

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    1. Au-delà de la symbolique de la passation de témoin entre générations, même si on arrivait tout doucement à la fin de cette période de révolution cinématographique qu’a représenté le Nouvel Hollywood, je ne suis pas sûr que John Wayne, réalisateur de « Les Bérets verts » en 1968, un des rares films pro-guerre du Vietnam, a été content de remettre l’Oscar à Michael Cimino !😂

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