Fantask n°1, la tentation du mal

Pourquoi les méchants nous fascinent-ils autant ? C’est la question à laquelle tente de répondre cette nouvelle édition du magazine spécialisé dans la pop culture depuis 1969. D’abord publié par les éditions Lug avec la création de 4 numéros, Fantask revient en 2001 avec les éditions Semic le temps de 5 numéros pour stopper l’année d’après cette aventure renouvelée. Rodolphe Lachat, directeur de la rédaction, et Sabrina Lamotte, rédactrice en chef, relancent en 2021 le projet avec les éditions Fantask qui, en plus d’offrir de la bande dessinée et des dossiers thématiques compilés dans un magazine haut en couleur, propose une collection d’essais sur les cultures populaires !

Ce premier opus, devrait-on dire le huitième, se reconnecte avec cet ancien format menacé par l’éphémérité de la toile et ses contenus instantanés. Mettant en avant une pop culture qui dénonce, qui réactualise d’anciens mythes, qui appelle à réfléchir, la collection Fantask des éditions Huginn & Muninn nous offre un ouvrage sur la fascination que peut exercer le mal, le côté obscur, le true crime de la vie.

Ce Fantask : la tentation du mal brosse les portraits de célèbres figures du mal comme Hannibal Lecter, Dexter Morgan ou encore Patrik Bateman, dont les traits caractéristiques sont analysés via des questions posées à des écrivains, des artistes, des spécialistes en Sciences Humaines ainsi qu’un critique de cinéma ou encore un lieutenant de police. De Lucifer à Hitler en passant par les serial killer, tous sont exploités et continuent d’inspirer des œuvres. Ces « créatures » du mal ont trouvé refuge dans la pop culture. Des peintures démoniques de Wiliam Blake à la nazie-exploitation, de l’horreur au thriller, l’étrange phénomène de murderabilia, cette fétichisation d’objets ou de lieux liés aux serial killers, perturbe et questionne. Représenter le mal devient-il « sexy » ? L’imaginaire collectif grouille de ces archétypes malfaisants mués par la violence qui se retrouvent dans un bon nombre d’œuvres culturelles. Films, séries, musiques, illustrations, romans, jeux vidéo ou documentaires sont d’autant d’éléments dans lesquels le mal peut avoir une place centrale, transformant parfois ses faiseurs en véritables héros. Entre exploitation du mal et critique de la violence, la fascination du mal et sa possible « sacralisation » dépeignent certains paradoxes de nos sociétés mondialisées.

Alors que cette entité arbore encore aujourd’hui des traits caractéristiques empruntés aux croyances polythéistes (cornes et membres de bouc de Cernunnos, de Pan et autres joyeusetés du genre), afin d’éloigner les fidèles d’un dieu judéo-chrétien des autres cultes, elle possède également les ailes des anges déchus. Autrefois soumise au contrôle du clergé, l’iconographie du malin a connu un tournant au siècle des Lumières avec une phase de désacralisation, les superstitions sont moquées et l’image du Diable devient un outil politique et critique. Les représentations qui faisaient du Diable l’ennemi de la foi deviennent des moyens de propagande. Entre le XIXe et le XXe siècle, le Diable apparait alors dans des caricatures politiques de gros journaux. Il est la « peur rouge » des États-Unis envers le communisme, l’ennemi terrifiant du capitalisme, avant de devenir un objet de rire et de dénonciation dans moult publicités. Son effigie devient une invitation à la transgression et aux plaisirs. Il est la mauvaise conscience des personnages de cartoon et s’insinue dans les dessins animés et les bandes dessinées avec sa queue en pointe et son sourire narquois. Il devient l’apanage et la réalisation des pulsions et des passions. Il peut être l’image de la culpabilisation de la sexualité et, plus globalement des peurs partagées par une communauté humaine. Tantôt figure du marginal, du déviant, du rebelle qui cherche à être ce qu’il est et qu’importe ce qu’en pense la société, tantôt image des désirs sexuels, le Diable change de genre, de forme et de caractère…

L’annonce de la mort de Dieu et le désenchantement du monde de Max Weber ont transformé considérablement la figure du mal. Détaché de la religiosité chrétienne, ce protagoniste de l’Histoire de l’humanité évolue de paire avec l’art et les perceptions de ses contemporain·e·s et commence ainsi à incarner une surhumanité, une autonomie absolue de l’humain·e sur la nature, de la rationalité et du progrès. Ses incarnations modernes s’accommodent des mutations de l’art, de la science, de la politique et de la société. Elles représentent à la fois la libération de l’humanité des religions, la libération des mœurs mais aussi une révolution sur les normes rigides de la tradition, et surtout la capacité de l’humanité, à l’instar du verbe divin, à créer la vie. Des androïdes aux autres créatures de type Frankenstein, les créatures augmentées et robotisées sont une domestication de la chair par les communautés humaines. Lucifer est un Prométhée qui s’oppose à son père pour offrir à l’humanité le pouvoir du feu, du savoir et de la technologie. Domination de la chair et séduction des corps sont les deux revers d’une même médaille, le Diable apparait alors comme la figure du séducteur et du matérialiste (la série Lucifer en est un bel exemple). Entre révolution industrielle et poésie du XIXe devenue une nouvelle mystique, la figure du Diable était-elle devenue celle d’un poète du cul ? Les paradis artificielles se substituent au jardin d’Éden, l’ivresse de la drogue permet dés lors d’entrer en communion avec une nouvelle forme de spiritualité. De Baudelaire à Marx, le poète devient un idéaliste prêt à renverser le système. L’occultisme et les sagesses orientales viennent alors répondre aux besoins de réenchantement du monde des sociétés occidentales. Et tandis que Proudhon et Bakounine achèvent la figure du divin en la comparant à une mystification du pouvoir et à la vérité de la révolution, le Diable devient une figure contestataire et d’émancipation.

Des sorcières aux serial killers en passant par le régime nazi, de nouvelles formes de représentations du mal émergent de nos sociétés. D’une standardisation du mal à la critique sociale, ces figures interpellent. Le gore et le macabre deviennent des outils de dénonciation de l’hypocrisie d’un monde injuste et inégal comme c’est le projet des célèbres EC Comics. Des sorcières devenues icônes féministes, des nazis comme allégorie des menaces du totalitarisme ou encore des serial killers comme constatation de la violence et de la brutalité de nos sociétés dans l’émergence de la criminalité (la série Mindhunter en tête), le mal possède de multiples formes tantôt libératrices tantôt déviantes. À travers des dossiers thématiques, des conversations et des entretiens sur le diable, le nazisme et les serial killers de leurs premières représentations à leurs mises en scène dans les différentes œuvres de la pop culture moderne, ce Fantask fait le tour du mal, le tout en 248 pages agrémenté par des bandes dessinées très sympatoches et d’une multitude d’illustrations et de photographies !


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