Spike Lee, un cinéaste controversé (Régis Dubois, 2019, LettMotif)

Spike Lee, un cinéaste controversé, est un livre de Régis Dubois édité par LettMotif éditions. C’est la première monographie consacrée au cinéaste afro-américain new-yorkais. L’auteur nous plonge dans la carrière d’un des plus importants réalisateurs américains de l’ère moderne à travers un récit chronologique passionnant à l’écriture fluide et dynamique. Un livre qui vient combler un manque inacceptable dans la bibliographie française consacrée au cinéma.

L’écrivain revient sur l’ensemble de la carrière de Spike Lee jusqu’à la réalisation de son (pour l’instant) dernier film BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan, sorti en 2018.

Entre défense de la cause des Afro-Américain·e·s, évocations de l’histoire récente des États-Unis et polémiques constantes, le cinéma de Spike Lee a indubitablement marqué l’histoire de la cinématographie américaine. Dans ce livre, Régis Dubois tente, sinon de réhabiliter, du moins de donner sa juste valeur à l’œuvre de Spike Lee pour démontrer que l’artiste est plus que « Le Noir le plus en colère d’Amérique ». Pour Régis Dubois, Spike Lee est un véritable auteur, un grand cinéaste qui, malgré les récentes années de traversée du désert, est encore capable d’offrir aux spectateurs·trices de grands films et a encore beaucoup de choses à dire concernant la situation politique et sociale de son pays. Même si son style s’est assagi, il reste le fer de lance de toute une nouvelle génération de cinéastes afro-américain·e·s qui, après l’accalmie de la période Obama, développent des thématiques engagées n’hésitant plus à évoluer dans des genres où iels étaient absent·e·s, comme, par exemple le cinéma d’horreur (voir Get Out de Jordan Peele, 2017), renouant avec l’héritage cinématographique d’un septième art afro-américain que Spike Lee a largement contribué à former vers la fin des années 1980.

Dès son premier film au milieu des années 80, Spike Lee n’hésite pas à prendre le contrepied de ce qui se faisait jusque-là dans l’industrie cinématographique américaine. En effet, mise à part la parenthèse de la Blaxploitation, les films étaient dominés par la figure du héros blanc que le « cinéma reaganien » a contribué à mettre encore plus en avant, et dans lequel les personnages afro-américains ne pouvaient servir que de faire-valoir ou au mieux de pendants aux héros blancs. Avec She’s Gotta Have It (1986), Spike Lee est le premier à mettre en scène des personnages principaux exclusivement afro-américains en les sortant des clichés dans lesquels le cinéma de l’Oncle Sam les avait acculés depuis le début de l’industrie du septième art. Ainsi, dans cette première œuvre d’un jeune réalisateur, il n’y a pas de trafic de drogue, pas de gangsters qui déambulent sur les trottoirs de Brooklyn, ni de fusillades et encore moins de « splendides » maquereaux, mais des personnages préoccupé·e·s par leur quotidien le plus banal, fait de relations sociales et amoureuses, de travail. Des gens normaux avec une vie normale qui, à travers le truchement de la caméra de Spike Lee, réclamaient le droit d’exister à l’écran sans en attendre l’autorisation de la part de l’élite blanche du pays. Il permet à des protagonistes afro-américain·e·s de se délivrer de la tutelle paternaliste des réalisateurs blancs en leur permettant de porter leurs propres subjectivité et désir à l’écran. Déjà, le jeune réalisateur impose un style cinématographique bien à lui qui va l’accompagner sur la plupart de ses films. Cependant, très vite, le discours de Spike Lee glisse vers le social et la question raciale devient centrale dans son cinéma. La situation des Afro-Américain·e·s et les relations interethniques deviennent, par exemple, le moteur des scénarios de Do The Right Thing (1989) et Jungle Fever (1991).

Avec Do The Right Thing (1989), son troisième long-métrage, Spike Lee s’impose comme le nouveau grand cinéaste américain. Affirmant définitivement son style bien personnel, « rythmé et coloré« , utilisant la culture hip-hop comme personne avant lui, il devient une référence pour toute une nouvelle génération, non seulement de spectateurs·trices, mais aussi de cinéastes afro-américain·e·s. Pour Régis Dubois, l’impact de ce film est tel « qu’il n’est pas exagéré de dire qu’il lança à lui tout seul le cinéma afro-américain des années quatre-vingt-dix », le fameux « cinéma New Jack », influencé par la culture hip-hop. Le jeune réalisateur new-yorkais permet ainsi de « briser le plafond de verre qui empêchait les Noir·e·s de se lancer dans une carrière dans le cinéma », aussi bien dans les domaines de l’acting que dans ceux plus techniques de la réalisation ou du travail de l’image (chef-opérateur). Après une incursion dans le monde du Jazz avec Mo’Better Blues (1990) qui fut un succès critique et commercial, suivi de Jungle Fever (1991) qui lui permet d’évoquer les difficultés liées aux relations interethniques, Spike Lee réalise le film le plus important à ces yeux, Malcom X (1992). Touchant à l’histoire récente des États-Unis et de la communauté afro-américaine, le métrage évoque la vie et la mort du leader activiste Malcom Little devenu Malcom X, l’un des plus grands meneurs du mouvement d’émancipation des Afro-Américain·e·s. S’investissant comme jamais dans un film, « avec l’ambition affichée d’offrir un film exceptionnel et historique à plus d’un titre pour rendre hommage à son père spirituel », Malcom X devint, encore une fois dans la carrière de Spike Lee, un projet aux mille polémiques. Mais pour Régis Dubois, ce film permet au jeune réalisateur américain « d’offrir à sa communauté le premier grand biopic de l’histoire du cinéma sur un leader afro-américain ».

« L’après Malcom X, marque un tournant dans la vie de Spike Lee mais aussi dans sa carrière. »

Devant les difficultés à réaliser le film et l’accueil plutôt tiède des critiques, comme si le projet avait épuisé toute son énergie, « il s’impliquera dorénavant, plus raisonnablement dans son travail et optera pour des budgets moins importants ». Ainsi, l’œuvre du réalisateur devient plus modeste, mais semble peu à peu entrer dans une pente descendante et ne retrouve plus l’adhésion et l’enthousiasme des critiques professionnel·le·s qui accompagnaient son travail au début de sa carrière. Enchaînant des petits films aux succès mitigés, Spike Lee décide après He Got Games (1998) dans lequel il retrouve Denzel Washington, « de s’affranchir de son étiquette de cinéaste noir en se lançant », à la fois « dans la réalisation de film de Blancs, autrement dit des films entièrement interprétés par des acteurs blancs » et de métrages plus mainstream, au style moins personnel, faisant la part belle à l’action. Ainsi, les succès de films comme Summer of Sam (1999), La 25e heure (2002) ou encore Inside Man (2006), semblent donner raison à cette nouvelle orientation dans la carrière de Spike Lee. Cependant, cette nouvelle façon de réaliser donne l’impression que le cinéaste afro-américain n’a plus grand-chose à apporter ni au cinéma ni à la communauté afro-américaine. De fait, après le flop du film de guerre Miracle à Santa-Anna (2008), la parole de Spike Lee semble avoir perdu toute sa pertinence dans une Amérique où, grâce à lui paradoxalement, il est devenu banal de voir des grandes stars afro-américaines à l’affiche de films, dans une industrie cinématographique qui n’hésite plus à employer des individus de couleur noire dans n’importe quels postes y compris dans la réalisation. Ainsi, le cinéaste new-yorkais va entamer une longue traversée du désert dans les États-Unis du président Barack Obama qui paraît avoir substitué Spike Lee dans le cœur des Afro-Américain·e·s.

« C’était comme comme si l’élection d’un Noir à la Maison Blanche avait rendu le combat de Spike Lee soudainement caduque et obsolète puisque, disait-on, l’Amérique était entrée dans l’ère post-raciale. »

La parole de Spike Lee est subitement devenue « ringarde ». On ne voit plus, désormais, le réalisateur afro-américain que comme « le Noir le plus en colère des États-Unis », comme quelqu’un qui ne fait que toujours se plaindre sans véritables raisons. Cependant, l’Histoire va démontrer que les huit années de présidence de Barack Obama n’auront fait que bercer d’illusions la communauté afro-américaine qui à espérer, justement, de voir leurs situations économiques et sociales s’améliorer, d’être enfin témoins de la fin d’un racisme systémique et profondément enraciné dans la culture américaine. Au contraire, les inégalités ne font que grandir et « les Noir·e·s restent les laissé·e·s pour compte du rêve américain », alors que « le racisme et la discrimination » ont « parallèlement explosés, l’élection d’une personne noire à la Maison-Blanche ayant pour effet de réveiller les vieux démons du suprématisme blanc ». On assiste ainsi à un renouveau de la contestation noire rejointe bientôt par une nouvelle génération de réalisateur·trices afro-américain·e·s. Se rappelant du passé cinématographique construit en grande partie par les œuvres de Spike Lee, ces cinéastes afro-américain·e·s vont « renouer avec le discours vindicatif du Spike Lee des eighties ». Un réveil rendu plus que nécessaire, dirait-on, par l’arrivée au poste de président des États-Unis d’un Donald Trump ultraconservateur, dont les quatre années à la Maison Blanche ont donné un regain aux groupes suprématistes et fait ressurgir d’une manière très violente le racisme « anti-noir·e » associé à une nostalgie nauséabonde d’un passé rempli d’intolérances et de violences envers les Afro-Américain·e·s. Et c’est dans ce contexte que le cinéaste new-yorkais semble « ressusciter », « comme si à soixante ans Spike Lee retrouvait une seconde jeunesse et qu’il était de nouveau dans l’ère du temps… C’est peu dire qu’avec Trump à la Maison-Blanche, Spike Lee retrouva toute sa légitimité de « black angry man » et sa verve de trublion, maintenant qu’il avait quelqu’un de parfaitement identifié à qui s’en prendre ». Il réalise ainsi en 2017, son dernier film BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan, l’histoire d’un policier afro-américain, qui avec l’aide de ses coéquipiers, va infiltrer et démanteler une cellule locale du Ku Klux Klan en se faisant passer au téléphone pour un Blanc. Pour Régis Dubois, ce film « marqua le grand retour de Spike Lee sur le devant de la scène ». Et de fait, récompensé à Cannes avec le Grand prix du Jury en 2018 et obtenant l’année suivante l’Oscar du meilleur scénario adapté en ayant fait une « belle carrière au box-office mondial », BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan démontre, s’il le fallait, que Spike Lee demeure un grand cinéaste capable de créer des œuvres en parfaite résonance avec leurs temps.

Ce livre est disponible dans la bibliothèque de genre de l’association Three Mothers Films !


Régis Dubois, né à Marseille en 1973, est un auteur, enseignant et réalisateur français, spécialiste du cinéma américain et en particulier du cinéma afro-américain. Il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, essentiellement sur le cinéma, parmi lesquels une biographie de Martin Scorsese (2019) et une monographie sur Spike Lee (2019).

Régis Dubois grandit dans les cités HLM de Berre L’étang (Bouches-du-Rhône) avant de poursuivre des études supérieures à la Faculté d’Aix-en-Provence où il obtient un Doctorat en cinéma. Il se spécialise dans l’étude du cinéma afro-américain et du cinéma populaire en adoptant une approche socio-culturelle (Cultural Studies). Dans les années 2000, il écrit ponctuellement dans diverses revues, dont Tausend Augen, Africultures, CinémAction ou Le Monde Diplomatique, et publie plusieurs ouvrages dont Images du Noir dans le cinéma américain blanc (L’Harmattan, 1997), Le Cinéma des Noirs américains entre intégration et contestation (Le Cerf/Corlet, 2005), Une histoire politique du cinéma (Sulliver, 2007) ou encore Hollywood, cinéma et idéologie (Sulliver, 2008). À partir de 2008, il anime le site Le sens des images et enseigne l’histoire du cinéma en BTS et Bachelor audiovisuel à Marseille. C’est dans ce cadre qu’il réalise de nombreux reportages (sur le rock, la boxe, le street art,…). Parallèlement, il met en ligne des documentaires auto-produits (sur les race movies ou le cinéma grindhouse) ainsi que des courts-métrages de fiction. Au cours des années 2010 il donne des conférences (Paris, Lyon, Bordeaux, Londres, Luxembourg, Guadeloupe) et poursuit ses publications avec notamment Les Noirs dans le cinéma français : de Joséphine Baker à Omar Sy (LettMotif, 2016), Drive-in & Grindhouse Cinema 1950’s-1960’s (Imho, 2017), Martin Scorsese l’infiltré : une biographie (Nouveau Monde, 2019) ou Spike Lee, un cinéaste controversé (LettMotif, 2019). En 2020 et 2021, il intervient en tant qu’enseignant vacataire en Licence Humanités à l’Université d’Avignon. En 2022, il écrit et réalise le documentaire L’esclavage au cinéma : la fin d’un tabou ? pour France Télévisions auquel participent notamment Jocelyn Béroard, Jean-Claude Barny ou encore Rokhaya Diallo.


Les éditions LettMotif ont été créées en 2014 au sein du studio graphique LettMotif (fondé en 1989 à Nîmes). Spécialisée dans les livres de cinéma et de nombreux ouvrages thématiques, la structure offre plusieurs collections : guides du scénariste, scénarios de films, anthologies du cinéma, essais et thèses consacrées au cinéma.


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