Dellamorte Dellamore, une fable macabre et poétique par l’héritier de Dario Argento

Dans la petite ville de Buffalora, les jours de Francesco Dellamorte, gardien cynique et désabusé du cimetière, s’écoulent monotones si ce n’est qu’au bout du septième jour de leur trépas, les mort.e.s se lèvent à la recherche de cerveaux à manger. Aidé de Gnaghi, son assistant simplet qui ne s’exprime que par le mot Gna, Francesco Dellamorte s’est donné comme mission de donner à ces mort.e.s-vivant.e.s un repos éternel… et définitif à coup de balles de revolver ou de pioche. Ainsi va la vie de Francesco Dellamorte, gardien d’un secret qu’il ne peut révéler à personne pour ne pas risquer de perdre son travail et sa maison et tant pis si les heures supplémentaires effectuées pour tuer les revenant.e.s ne seront pas payées. Mais sa vie va se trouver bientôt bouleversée lorsqu’il fait la rencontre d’une mystérieuse jeune femme, « la plus belle qu’il n’ait jamais vue », toute vêtue de noir comme il se doit, venue enterrer son mari beaucoup plus âgé qu’elle. Francesco Dellamorte vient de trouver l’Amour, à moins que cette très belle femme aux tendances nécrophiles ne soit en réalité l’incarnation de la Mort.

Adaptation du roman éponyme de Tiziano Sclavi, créateur du personnage de bande dessinée Dylan Dog, le détective de l’occulte, un des plus gros succès de l’histoire de la bande dessinée italienne, et dont le personnage de Francesco Dellamorte a servi de modèle au personnage de Dylan Dog[1], “Dellamorte Dellamore” est le quatrième film de fiction de Michele Soavi qui, à cette époque, est considéré par beaucoup de critiques comme le digne héritier du grand Darío Argento. En effet, après avoir été acteur et assistant du même Dario Argento, Michele Soavi débute sa carrière de réalisateur avec un documentaire[2] consacré justement au maître Argento. Michele Soavi va alors enchaîner trois films[3] de grande qualité qui vont rapidement obtenir le statut de films cultes et qui vont donner l’illusion à beaucoup que Michele Soavi et Lamberto Bava, fils du génial Mario Bava, vont pouvoir renouveler le cinéma de genre italien et plus particulièrement le cinéma d’horreur et lui redonner ses lettres de noblesse.

Malheureusement, au début des années 1990, le constat est tout autre, le cinéma de genre italien a quasiment disparu et seul le cinéma d’horreur, plutôt moribond, tente bien que mal de survivre au cinéma en dehors des productions télévisuelles[4]. L’Italie va progressivement s’enfoncer dans une crise politique majeure[5] qui va bouleverser le paysage politique et bientôt remettre les clés du pays aux mains du nouveau parti politique créé par Silvio Berlusconi et ses alliés d’extrême droite. C’est le triomphe des télévisions privées qui, après avoir été le bourreau du cinéma italien dans les années 80, vont à coups de publicités bien ciblées, de matchs de football d’un calcio italien jusque-là encore triomphant[6] et de jolies jeunes “veline” à moitié dénudées[7], décérébrer les téléspectat.eur.rice.s italien.ne.s.

Le Bien et le Mal

Avec ce quatrième film, Michele Soavi s’éloigne ici du genre purement horrifique pour nous proposer une fable gothico-fantastico-horrifique d’une grande poésie traversée par un fort sentiment mélancolique que partage le personnage principal, Francesco Dellamorte. Mais le grotesque[8] et le macabre ne sont jamais loin. Il suffit pour s’en convaincre de voir la réaction de l’inspecteur de police par rapport aux meurtres commis pas Dellamorte ou encore celle du docteur lorsqu’il voit l’infirmière gisante morte dans la chambre de Franco. Le travail de Maurizio Marchetti, le directeur de la photographie, est extraordinaire et chaque plan du film semble être composé comme un tableau. On est proche ici de la technique picturale du clair-obscur[9] avec un contraste très fort entre les zones claires et les zones d’ombres. Le renvoi à l’art, architecture, sculpture, peinture,[10] est très présent dans le cinéma de Dario Argento et ici on peut y voir son influence dans le cinéma de Michele Soavi. D’autre part, le beau-père de Michele Soavi était un peintre et le réalisateur italien s’est très jeune intéressé à la peinture. De l’aveu de Maurizio Marchetti[11], la volonté était de séparer le vivant du mort, le bien restant dans la lumière et le mal se tapissant dans l’ombre.

Cependant, à fur et à mesure que l’histoire avance, cette frontière entre les vivant.e.s et les mort.e.s, entre le bien et le mal devient de plus en plus floue. En effet, ce n’est que jeu d’apparences et malentendus[12]. Les mort.e.s agissent comme s’ils étaient encore en vie, les vivant.e.s sont perdu.e.s dans leur monotonie et semblent déjà mort.e.s à tel point qu’ils/elles doivent commettre des actes extrêmes pour se sentir vivant.e.s[13], le maire semble aimer sa fille, mais ce n’est seulement que par intérêt électoral, Gnaghi agit comme “l’idiot du village”, mais réussi à résoudre le puzzle du crâne[14], “Elle”[15], la jeune femme mystérieuse que l’on croyait morte, représente-t-elle l’Amour ou au contraire la Mort ? Même Francesco Dellamorte, dont le destin lui a confié la tâche d’empêcher que le mal ne se répande sur Terre[16], ne sait plus s’il doit tuer les mort.e.s ou les vivant.e.s. On le croyait héros, il devient criminel. Le film qui mettait en scène un mal surnaturel va suivre les déambulations d’un serial killer. Finalement, où est le bien, où est le mal ? Qui sont les bons, qui sont les méchants ?

« On cherche la mort dans la nuit claire, pour lui dire qu’on l’aime toujours, que l’on est son esclave, qu’elle est toujours la reine. La mort, la mort, la mort cette putain. »

À propos de la mort, à propos de l’amour

C’est qu’Amour/Vie et Mort sont intimement lié.e.s dans le film: la fameuse dualité Éros/Thanatos. En effet, celle-ci est déjà présente dans le titre du film “Dellamorte Dellamore” qui renvoie, en premier lieu, aux noms de familles du héros interprété par l’acteur anglais, Dellamore étant le nom de jeune fille de sa mère. Mais, d’un point de vue de la sonorité, le titre peut aussi renvoyer à “ Della morte, dell’amore” qui signifie “À propos de la mort, à propos de l’amour”, les deux grands thèmes que Michele Soavi explore finalement dans le film. Elle, la jeune femme dont Francesco Dellamorte tombe éperdument amoureux, représente cette dualité réincarnée trois fois dans le même personnage. En couchant avec “Elle”, par cet acte d’amour, Dellamorte devient l’amant de la Mort.

Et, s’il est un personnage dual dans le film, c’est bien Dellamorte, personnage littéralement coupé en deux : Francesco et Gnaghi. Le lien qui unit Francesco Dellamorte à Gnaghi est un lien que l’on sent très étroit, intime, bien que, à première vue, basé sur une subordination évidente. Francesco Dellamorte est le gardien du cimetière et Gnaghi son assistant. Et cette subordination est symbolisée par l’espace qu’ils occupent dans la maison de Dellamorte. En effet, celui-ci habite dans la maison alors que Gnaghi occupe le sous-sol du logement de fonction. Cependant, lorsque Dellamorte décide de quitter Buffalora et d’aller explorer le monde, c’est avec Gnaghi qu’il part. Il se rendra compte alors du véritable lien qui les unit ; Gnaghi est son ami.

Mais plus que ça, Gnaghi est le double de Francesco Dellamorte. Dellamorte est un personnage que l’on sent désabusé. Il est distant, froid avec les gens, cynique et ne veut pas avoir de relations avec les gens vivants, à tel point qu’il fait courir à son sujet la réputation qu’il est “impotent” sexuellement[17] pour qu’on le laisse tranquille. A sa façon, Francesco Dellamorte est déjà mort. Au contraire, Gnaghi, interprété brillamment par François Hadji Lazaro, au physique peu agréable et un peu idiot en apparence, tout le contraire de Francesco Dellamorte en somme, est un personnage jovial et empreint d’une grande poésie et qui tombera amoureux de la fille du maire. Bref il vit. Là encore, amour et mort sont intimement lié.e.s. À la fin du film, Gnaghi, lui qui jusqu’ici ne s’était exprimé qu’avec le même mot, demande à Francesco de le ramener à la maison et Dellamorte de lui répondre “Gna !”. Les rôles se sont inversés et les deux personnages ne font plus qu’un comme l’amour/la vie et la mort: aussi éloigné.e l’un.e de l’autre, aussi proche l’un.e de l’autre, “deux dimensions opposées, mais complémentaires[18].

Un miroir de la société italienne

Finalement, il n’existe rien au-delà de Buffalora, c’est le triste constat que feront Dellamorte et Gnaghi. Il ne leur reste plus qu’à retourner à leur vie monotone. C’est une fin assez pessimiste[19] que nous offre Michele Soavi, mais elle est à la hauteur du constat qu’il fait de la société italienne du début des années 90.

On a reproché à Michele Soavi ne pas avoir assez approfondi ses personnages et d’avoir opté pour un traitement proche de la bande dessinée. Cependant, le spectateur s’attache assez facilement aux héros du film, Francesco Dellamorte et Gnaghi en tête, et même si “Elle” apparaît comme un personnage très éthéré, on est, à l’instar de Dellamorte, subjugué par sa beauté et son aspect mystérieux surtout en ce qui concerne sa première réincarnation. Mais pour Michele Soavi, il s’agissait surtout de développer un discours métaphorique et, pour le réalisateur italien, ce traitement le lui a permis.

Suivant la tradition Romérienne du zombie, Michele Soavi nous montre une masse décérébrée, indolente et complètement perdue, ne sachant, en fin de compte, plus qui elle est. Les morts-vivants ne savent pas qu’ils sont morts et continuent de faire semblant d’être en vie. C’est à Dellamorte qu’est confiée la tâche de les ramener à la triste réalité en leur faisant exploser le crâne. Mais cette réalité/vérité est finalement ensevelie sous la paperasse bureaucratique et finalement Dellamorte renonce, à défaut de devoir remplir le formulaire M3 et par peur de perdre son travail, de dire la vérité sur ce qui se passe dans le cimetière de Buffalora. Et de toute façon, les autorités ne semblent pas intéressées à apprendre la vérité ; le maire n’a en tête que ses élections et l’inspecteur de police s’obstine à ignorer toutes les preuves qui peuvent lui faire découvrir la vérité. On l’a dit, le cinéma italien, à partir des années 80 va grandement souffrir de la concurrence que lui fait la télévision surtout avec la venue des chaînes privées au niveau national[20]. Et à fur et à mesure que l’empire médiatique de Silvio Berlusconi grandit, les salles de cinéma se vident, laissant disponible le cerveau des spectat.eur.rice.s italien.ne.s plus intéressé.e.s de s’abreuver d’une télévision de plus en plus trash que de voir le tournant historique que le pays est en train de prendre. Ainsi, on peut penser que dans une scène du film, la critique envers la télévision n’est pas très loin. En effet, alors que le Francesco Dellamorte affronte une horde de morts-vivants, Gnaghi ne s’aperçoit de rien, complètement plongé et hypnotisé par le visionnage d’une émission de télévision. Il ne réagira et ne prendra conscience de ce qui se passe que lorsque Dellamorte tire par accident dans le poste de télé et le détruit.

Pour Michele Soavi, l’attitude de Dellamorte est à mettre en parallèle avec celle qu’il pense être des adolescent.e.s italien.ne.s de ce début des années 90[21], avec cette peur et cette incertitude du lendemain et surtout la peur de découvrir le reste du monde, ce qui est au-delà de Buffalora, au-delà de leur vérité quotidienne et de leur barrière mentale. Ainsi, le thème du film pourrait être finalement la mort des sentiments, parce qu’une autre traduction du titre pourrait être celle-là : « Della morte dell’amore » c’est-à-dire « À propos de la mort de l’amour ».

[1] L’acteur Rupert Everett qui interprète Francesco Dellamorte, a servi de modèle pour Dylan Dog. La boucle est bouclée.

[2] World of horror: il meglio di Dario Argento (1986) co-réalisé avec Luigi Cozzi.

[3] Deliria (Bloody bird) en 1987, La chiesa en 1988 et La setta en 1991.

[4] Paradoxalement, ce sont les télévisions publiques et privées qui vont permettre à beaucoup de réalisateurs de genre à continuer à tourner surtout dans le domaine de l’horreur. Cependant, les exigences des télévisions vont amener les auteurs à beaucoup édulcorer les films surtout d’un point de vue du traitement graphique de l’horreur. Un tigre auquel on aurait limé les griffes, en somme.

[5]Une série d’enquêtes judiciaires visant des hommes politiques et des hommes d’affaires mirent au jour un système de corruption et de financements illicites des partis politiques surnommé Tagentopoli.

[6] Attention, ne vous y trompez pas. C’est un amoureux du football qui le dit, d’autant plus triste de voir l’objet de son amour perverti par le système capitaliste. Le football italien, appelé “Calcio” va lui aussi peu à peu s’engouffrer dans une crise dont il ne s’est toujours pas relevé. Crise due en partie par le manque d’investissement dans la formation des jeunes, dans les infrastructures et de la violence dans les stades.

[7] Jeunes femmes légèrement vêtues et présentes sur les plateaux de presque toutes les émissions des chaînes italiennes.

[8] Proche du “nonsense” des Monthy Python c’est-à-dire un humour corrosif et absurde.

[9] On parle de clair-obscur quand les parties claires de l’image côtoient immédiatement, sans dégradé, des parties très sombres.

[10] Voir les demeures que l’architecte Varelli a construites pour les trois Mères (dans Suspiria (1977), Inferno (1980) et La Terza Madre (2007), les tableaux dans Profondo Rosso (1975) ou l’art en général dans Le Syndrome de Stendhal (1996).

[11] Entretien présent dans le Making Of du film.

[12] Une vieille dame qui fréquente d’une manière assidue le cimetière ne cesse d’appeler Francesco Dellamorte « Ingénieur » et de donner du « Mignon » à Gnaghi. Ce à quoi Dellamorte répond : « Je ne suis pas ingénieur. » et, en s’adressant à Gnaghi : « Et toi, tu n’es pas mignon ! »

[13] Franco, l’ami fonctionnaire de Francesco, après avoir assassiné sa femme et ses enfants, endosse les crimes commis par Dellamorte.

[14] Puzzle que Dellamorte essaie de résoudre sans y parvenir.

[15] Interprétée par l’actrice italienne Anna Falchi

[16] On rencontre ce même schéma narratif de l’arrêt de la propagation du mal sur terre à la fois dans Deliria et dans La Chiesa.

[17] Ce qui le rend sûrement abject dans une Italie qui sera bientôt dirigée par un homme, Silvio Berlusconi, qui a la réputation d’être un séducteur de (jeunes) femmes.

[18] In Storia del cinema horror italiano – Volume 4 de Gordiano Lupi – Edizione Il Foglio (2013).

[19] Une fin pessimiste et poétique. Comme spectateur, on peut se demander ce que l’on vient de voir : est-ce la réalité ou tout ceci se passe dans la tête de quelqu’un…

[20] En 1980 Silvio Berlusconi lance Canale 5 puis rachète Italia 1 en 1982 puis Rete Italia en 1984.

[21] Entretien présent dans le Making Of du film.

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